Pina Bausch (1940-2009)

PinaPina Bausch est une grande. Une star de la danse moderne. Depuis trente ans, elle explore patiemment sa vision du monde avec sa compagnie, le Tanztheater Wuppertal. Son exigence, son regard strict et sans complaisance qu’elle porte sur la société contemporaine a trouvé une traduction originale dans un style chorégraphique où se mêlent fluidité, à-coups et fulgurance. Ses chorégraphies anciennes sont désormais remontées et rejouées – l’Opéra de paris a reprogrammé cette année une de ses œuvres, Orphée et Eurydice, un opéra dansé créé en 1975.

Chaque année, elle livre une nouvelle création dont les représentations au Théâtre de la Ville sont attendues avec un délice et un plaisir anticipé par les amateurs de danse contemporaine. Les billets s’envolent en quelques heures et chaque soir, alors que des dizaines de personnes ont vainement essayé de trouver un sésame, forcément introuvable, sa troupe joue devant une salle comble. C’est vrai, pour moi, la création annuelle de Pina Bausch est l’un des sommets d’une saison de danse.

J’avoue, je n’ai pas l’âge d’avoir suivi toute sa carrière. Je n’ai pas non plus toujours eu cette chance de pouvoir y accéder. Je suis encore un newbie, un jeune spectateur. Et un nouvel admirateur. Et, en tant que tel, j’ai du mal à comprendre les critiques qui commencent à poindre parmi les critiques qui écrivent dans les grands quotidiens. Elle est attaquée sur son manque de fraîcheur, l’absence de nouveauté dans son travail, un sentiment de redite.

Admettons. Pina Bausch fait du Pina Bausch. Où est le problème ? Va-t-on demander à une chorégraphe qui a construit un univers vaste et riche, un style qui lui est propre, une manière de concevoir un spectacle de danse, de tout jeter au panier et d’éternellement rebâtir tout depuis un néant ? Je suis nouveau venu dans le monde de la danse. Je rêvais depuis des années de pouvoir me plonger dans l’univers de Pina Bausch. J’en rêvais depuis… 15 ans ? 20 ans ? J’ai la chance de pouvoir – enfin – me retrouver dans une salle, fasciné, absorbé, happé par ce que je vois.

Je me demande si, en définitive, l’erreur de ces critiques n’est pas d’aller toujours voir les mêmes œuvres. Si Pina Bausch travaille dans son univers à elle depuis 30 ans, ces critiques ont-ils encore la fraîcheur d’esprit nécessaire pour juger son travail ? Sont-ils encore à leur place dans cette salle ? Car, si la lassitude les a gagnés comme spectateur, ce n’est pas le cas de tous ? Sont-ils encore à même de me dire ce qui est bon, ce qui est moins bon ?

La nouveauté est-elle, exclusivement, un gage de qualité ? Un artiste doit-il constamment apporter à ces gens blasés l’originalité qui, seule, peut les distraire un moment de l’ennui dans lequel leur vie a sombré ? Et le plaisir dans tout cela ? Le plaisir d’un spectateur qui, tout bêtement, aime ce qu’il voit ?

Hier soir, j’avais la chance rare de voir un monde au travers du regard d’une artiste d’exception. Pina Bausch, souvent dure, révoltée, parfois violente dans ses chorégraphies de jeunesse, s’est apaisée. La douceur est là dans son travail. Si sa vision reste sans complaisance, si elle ne s’en laisse pas conter, elle présente désormais plus qu’elle ne juge. Hier soir, elle nous offrait une plongée dans l’Inde telle qu’elle l’avait vu. Avec des sensations de tissus fluides, de couleurs simples et nettes, des sons, des odeurs. Des solos féminins où la chevelure était utilisée pour créer un mouvement fluide, sensuel, charmeur.

Elle nous a montré comment une chorégraphe voyait les femmes et hommes d’Inde porter leurs saris. Se laver. Comment ils voyaient l’amour, la femme, l’homme, la violence conjugale, comment ils voyaient l’Occident, elle l’a absorbé et nous l’a redonné, au travers de son prisme personnel. Bollywood était présent aussi, sur la scène, évoqué dans quelques duos, dans certains excès, drolatiques ou brutaux.

Ce regard serein, calme, propre. Il m’a bouleversé parfois, allant jusqu’à me serrer la gorge. Même encore maintenant, j’ai du mal à trouver les mots pour décrire cette émotion profonde, ce flot puissant dans lequel je me suis plongé, l’espace de deux heures. Hier soir, voir le monde au travers de Pina Bausch, c’était voir l’humanité avec sa beauté et ses défauts, mais calmement. L’aimer pour ce qu’elle est, sans la rêver. Bamboo Blues, de Pina Bausch, c’est un sourire. Le sourire de Bouddha, peut-être. Et j’ai aimé.

Alors, à la différence de ces gens qui partent sans applaudir, sans même un regard pour ces danseurs, ces danseuses, cette femme chorégraphe, je vous dis merci, Mme Pina Bausch. Et je vous aime.

Manuel Atréide

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