[7-18 janvier] Nîmes: Cadeaux exquis du Festival de Flamenco

C’est à Nîmes que se tient l’un des grands festivals Flamenco hors d’Espagne, l’autre étant celui de Mont-de-Marsan. Son théâtre, qui vient d’adopter le nom de l’égérie gardoise de la nouvelle vague récemment disparue, Bernadette Lafont, est le cœur battant de cet événement fort prisé.

Un festival, concocté par François Noël et Patrick Bellito, qui se pose aujourd’hui la question de la création qui est l’avenir du genre, tant les conditions en Espagne sont actuellement difficiles et qui le pousse à davantage s’impliquer financièrement. Ainsi, un spectacle en résidence de Rocio Molina, Impulso, sera créé en septembre prochain à la Biennale de la Danse de Lyon en co-production avec le Théâtre Chaillot. Une ambition qui se conjugue avec la volonté de susciter de nouvelles perceptions flamencas, – Israël Galvan en sera une illustration avec Lo Real, évocation du génocide des Gitans par les Nazis – et de favoriser de nouveaux artistes, particulièrement celles du cante féminin. Un quart de siècle donc pour le Festival de flamenco de Nîmes, cité où l’Espagne a toujours poussé sa corne,  suscitant à l’année bodegas et tablaos. L’occasion de fêter les noces entre la ville et Cordoue, jumelage récent oblige, et de proposer une affiche solide et rare, susceptible de satisfaire l’aficion la plus sourcilleuse comme le novice.

Cultures en partage

En ouverture, José Galàn, le grand danseur sévillan, compagnon de route des figures majeures du baile avec En mis cabales (Ne pas avoir toute sa tête) rappelle que, dès l’origine, la flamenco fut la langue des exclus et des marginaux, Gitans ou pas. Et qu’il s’est donc nourri aux peines et rêves des « desdichados », les blessés de la vie. Ainsi avec Inma La Carbonera et Paco El Trini au chant, va-t-il rendre un hommage à des chanteurs handicapés (Enrique El Cojo, El Loco Mateo, Juana Valencia la Sordita ou Nina la Pluebla). Avec Israel Galvan, et sa création Lo Real (Le Réel), c’est l’extermination méthodique du peuple de sa mère par les Nazis dont il sera question. Cela au moment où les Tsiganes sont dans toute l’Europe victimes de persécutions. Pour ce voyage apocalyptique et fantastique dans le labyrinthe de l’effroi, outre un équipage de haute mer (dont les chanteurs Tomas de Perrate et David Lagos et le guitariste Chicuelo), Israël Galvan aura à ses côtés les magnifiques danseuses Belen Maya et Isabel Bayon. Cette dernière présentant par ailleurs, avec Caprichos del Tiempo, un salut aux styles anciens à travers des artistes chers à son cœur tels César Vallejo, Ramon Montoya, Sabicas ou Paco de Lucia.

Autre spectacle de sang noir, celui d’Andrés Marin, Tuetano (La moelle). Danseur atypique, ce post-moderne du baile poursuit sa quête d’un flamenco absolu. Orfèvre du compas, le Sévillan met le flamenco à vif, sorcier d’un rituel quasi chamanique. Antonin Artaud étant l’ombre tutélaire de cette introspection du genre dans laquelle il implique la grande danseuse Conchas Vagas et sa magnifique sauvagerie et La Macanita, voix de rocaille aux accents de possédée.

Voyages musicaux

Bien évidemment, l’on vient à Nîmes pour prendre le pouls du chant. Juan Moneo « Moneito » (petit neveu d’El Torta), rarement vu loin de son jardin, entretient la flamme du quartier gitan de San Miguel à Jerez. Argentina,  puissante et précise, porte pour sa part le chant classique de Huelva. Avec Un viaje por el cante elle propose, de fandangos en malaguenas, de serranas en soleas, une subtile géographie flamenca servie par un sacré aéropage de guitaristes et palméros, outre l’explosif danseur El Torombo. Le couple Melchora Ortega et David Lagos arrive de Jerez. Il fera partager son amour du Cante jondo nu et cru, loin de toute afféteries. Jose Valencia et sa voix de ténor, est longtemps resté dans l’ombre (qui servit les Antonio Canales, Belen Maya et autre Farruquito). Le chanteur de Lebrija est désormais en première ligne et avec quel bonheur ! Quand à Maria Heredia (fille du chanteur « El Parron ») au style chaleureux, elle est à n’en pas douter une grande chanteuse de demain à l’instar d’une Carmen Linares. « Une fille de l’Albaicin qui a mis la barre haut », vient de souligner à juste titre le chroniqueur flamenco du quotidien ABC qui est loin d’être un tendre…

Melchora
Melchora © Miguel Angel Gonzales

 

Movida flamenca

Mais le Festival de Flamenco de Nîmes c’est aussi pour les mordus de l’aficion l’occasion de rendez-vous plus particuliers, propres à la mémoire foisonnante d’un genre riche de sa tradition orale. Ainsi l’Extremadura rendra un hommage à Porrina de Badajoz (1924-1977), gitan malicieux au look kitsch, voix virtuose toute de préciosité,  dont les fandangos restent dans les mémoires. Jose Manuel Gamboa, producteur et chroniqueur à El Pais, auteur de la remarquable Historia del Flamenco (Espasa-Calpe) montrera comment, dès la moitié du XIXe siècle, la France fut le principal allié du Flamenco alors que l’Espagne le rejetait ; Paris devenant le principal refuge des flamencos d’avant-garde et même la capitale flamenca après la Guerre civile.

Le guitariste Diego Carrasco et le musicologue Faustino Nunez décrypteront pour leur part toutes les influences caribéennes digérées par le Flamenco. Jose-Maria Castano, directeur de la chaire de Flamenco de Madrid, avec de vraies dégustations en contrepoint de chants majeurs du répertoire, établira les correspondances qui relient les vins et les divers styles du Cante. Jose-Maria Vélazquez-Gaztelu, producteur de la série culte (aux 115 émissions) de Rito e geografia del Cante, proposera un étourdissant voyage dans le patrimoine du Cante jondo. La façade de la Maison Carrée accueillera des projections d’Alain Sherer et Jean-Michel Rillon. Le Musée des Cultures taurines proposera un regard neuf sur l’histoire visuelle des flamencos entre 1960 et 1985.

Bref, Le festival de Flamenco nîmois c’est du in, du off, de l’after et au-delà comme avec l’intimité d’un concert acoustique, au plus près du grain d’une authenticité, en l’occurrence celle d’Antonio Ruis et Manuel Marquez, le premier charpentier, le second cordonnier, dépositaires de l’art amateur de Triana ; ou encore avec l’ami Jacques Durand, « numéro uno » de l’écriture taurine, qui viendra expliquer comment parfois les toros dansent por bulerias. L’affiche du festival reprenant une œuvre de Vicente Escudero (1885-1980) artiste et auteur décisif qui, dès 1926, sur recommandation de Manuel de Falla créa à Paris sa version de L’Amour sorcier. — Frank Tenaille

30 | Nîmes, Théâtre et divers lieux, 7/1 > 18/1, t. 04 66 36 65 00, http://www.theatredenimes.com

 

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