Flamenco le plus noble

 

 

 

 

 

 

 

Juliette: Le flamenco est l’art populaire le plus noble

A à peine 36 ans, Juliette Deschamps, la fille de Macha Makeïeff et de Jérôme Deschamps est une artiste accomplie. Musicienne de formation, elle a fait de la mise en scène son métier pour être au plus près des voix. Le flamenco l’a bouleversée, et après “Rouge Carmen” elle a décidé de monter un nouveau spectacle autour des chants sacrés “A Dios, Flamenco y Saetas”, dont elle nous parle dans le très intéressant entretien ci-dessous.

Ce n’est pas la première fois que vous travaillez avec des flamencos, on avait vu Rouge Carmen il y a quelques années à l’Opéra Comique à Paris, comment avez-vous rencontré Antonio Moya ?

J’ai rencontré Antonio au Festival Flamenco de Nîmes, par l’intermédiaire d’un grand ami et aficionado qui sera là ce soir qui s’appelle Patrick Bellito. J’avais déjà à l’époque un projet autour de Séville et de la Carmen de Mérimée, et je cherchais des musiciens très authentiques qui pouvaient réinterpréter les musiques gitanes dont parle Mérimée dans sa nouvelle. Et Patrick m’a présenté Antonio Moya qui a donc composé la plupart des musiques de ce spectacle, “Rouge Carmen”, et puis au delà de la complicité artistique – car je suis une fidèle dans ces complicités-là – il y a une vraie amitié qui est née, de façon presque inévitable, car c’est une communauté, une famille dans laquelle on rentre, tout ça autour d’Utrera qui est la petite ville près de Séville où habite Antonio avec sa femme Mari Peña qui sera sur scène ce soir, Enrique El Extremeño, magnifique chanteur, accompagnateur de danse… Il paraît même qu’il est dans le Trivial Pursuit. On m’a dit aujourd’hui qu’à la question “Qui est le plus grand chanteur de flamenco accompagnateur de danse ?” la réponse était “Enrique El Extremeño”. Celui que je connaissais vraiment c’était Antonio en fait. Et dans ce projet-là j’ai rencontré Mari, Enrique et Nacho. Mari et Enrique sont à Utrera aussi, ils ont une grande tradition du chant flamenco authentique, pur, comme il m’intéresse. Nacho a un parcours plus atypique, plus accidenté, il vient du baroque alors ça m’intéressait aussi d’avoir quelqu’un qui ait une culture de musique classique pour pouvoir le mélanger aux gitans.

D’ou est venue l’idée du spectacle ?

Ca faisait longtemps que j’avais envie de faire un travail sur les saetas et la musique de la Semaine Sainte. C’est presque ce qui m’a le plus marquée dans la Semaine Sainte, les bandas et les chants de saetas. Et en fait en discutant avec Antonio je me suis rendue compte qu’il y avait toute une liturgie qui existait déjà dans le flamenco, qui s’appelait la Misa Flamenca, et qui était une forme donnée depuis des siècles. Et donc on a travaillé sur cette forme que vous allez entendre ce soir, qui est vraiment structurée comme une messe, avec un kyrie, un Credo, un Gloria, un Sanctus, un Agnus Dei, avec les béatitudes à la fin… On a rajouté des choses, Pater Noster, et pour la première fois des extraits de musique classique dont Antonio s’empare, et à ma demande les flamenquise. Je lui ai dit “Ca va marcher si ça devient ta partition”, donc on s’est vraiment amusés, on a pris le Requiem de Mozart, Stabat Mater de Pergolèse, l’Ave Maria de Schubert qui à mon avis est un tube, vous verrez, et la Passion selon Saint-Mathieu de Bach. Donc ça ça traverse aussi les musiques du spectacle comme un clin d’oeil. Ca indique aussi qu’à une certaine époque le mode d’écriture du flamenco, le mode de Ré, est très proche de la musique baroque et du coup c’est vraiment intéressant, ça se marie très très bien.

Donc j’avais envie de travailler sur la musique sacrée. Pour moi la noblesse et le sacré sont surtout dans le flamenco, ce sont deux choses que je retrouve beaucoup dans le monde musical du flamenco, plus évidemment que dans le monde de la pop, du rock et même de la musique contemporaine. Et puis il y a la ferveur de la Semaine Sainte, les processions, la beauté de cela, la noblesse me touchaient et j’avais envie de faire des images de ça.

Quand avez-vous tourné ces images ?

Je viens de les tourner à Utrera pendant la Semaine Sainte. C’est ça aussi que je trouve émouvant, c’est qu’on sort de la Semaine Sainte, qui s’est finie dimanche, et cette semaine on présente déjà les images fraîches que j’ai tournées à Utrera. Donc c’était génial car on répétait le matin, l’après-midi on faisait la sieste car il faisait déjà 35 degrés, et le soir je faisais les processions et je tournais.

Vous êtes artistes en résidence ici à Montpellier depuis janvier 2015, le spectacle a-t-il été créé dans le cadre de cette résidence ?

Le spectacle on l’a répété musicalement à Utrera avec les musiciens. De mon côté j’ai préparé les images à Paris, et en fait on est arrivés avant-hier ici et on a répété hier et aujourd’hui.

Après il se trouve que je suis artiste associée, artiste en résidence à l’Opéra de Montpellier, et c’est dans ce cadre que j’ai la chance de faire ce projet, et surtout que j’ai la chance de faire venir des musiciens de flamenco sur la scène de l’Opéra, et ça ça me tient beaucoup à coeur.

Donc après la première qui aura lieu ce soir, le spectacle va être amené à tourner ?

On va tout faire pour. Déjà, c’est comme un enfant, alors il va naître ce soir… et puis bien sûr qu’on va le faire voyager, on va essayer, on a très envie en tout cas. On a très envie qu’il tourne en France et à l’étranger, et on a très envie d’un disque aussi.

Vous êtes musicienne, comment percevez-vous la musique flamenca ?

C’est un grand bouleversement dans ma vie en fait. C’est arrivé tard finalement car j’ai baigné dans la musique classique depuis l’âge de cinq/six ans. Ensuite je me suis un petit peu intéressé à d’autres styles de musique, et j’ai finalement connu le flamenco il y a seulement sept ou huit ans, mais ça a été très fort. C’est difficile à expliquer mais c’est comme si j’avais toujours entendu cette musique, c’est comme si c’était ma famille… ça il faudrait en parler avec Antonio, mais on se comprends, on n’a pas besoin de beaucoup discuter… on sait ce qui est beau, on sait c’ qu’on veut. J’ai l’impression que ce sont des rythmes que je connaissais, il y a peut-être une chose un peu archaïque, un peu primitive qui ressort, je ne sais pas. Pourtant je ne crois pas avoir d’origine andalouse ! rires.

Mais c’est marrant car en discutant avec Antonio il me disait que les gitans historiquement venaient probablement d’Inde, en tout cas une partie d’entre eux, et moi l’Inde c’est pareil, c’est aussi un pays qui m’a vraiment bouleversée, et les cérémonies religieuses en Inde m’ont bouleversée. Les temples, les musiques… un peu comme les saetas en fait, une sorte de litanie à capella… J’ai connu ça avant de connaître le flamenco et ça m’avait beaucoup marquée, peut-être qu’il y a un rapport avec ça.

Je suis vraiment très humble par rapport à ça car je ne connais que ce qu’Antonio, Patrick et quelques amis m’ont appris. J’en écoute. J’ai écouté Camaron, j’ai rencontré Rancapino qui est un ami donc j’écoute sa musique, et puis surtout Antonio m’a fait découvrir des choses. Et je trouve qu’il y a peu de choses aussi belles en fait, tout simplement, comme un très beau tableau de Goya ou de Velazquez, c’est magnifique, et accessible je trouve.

Quelles autres musiques vous ont influencée ?

Ma culture est étrange, elle est un peu disparate. J’ai aimé pratiquer la musique classique enfant et ado, et ce qui m’a tout de suite intéressée c’était la voix, j’étais très fascinée par les voix, et donc de la voix j’ai glissé vers l’opéra, l’opéra baroque, classique, romantique, contemporain… Mais après cette passion pour la voix m’a emmenée vers du blues, du jazz… là je travaille avec Rosemary Standley la chanteuse de Moriarty, on a un spectacle qui tourne depuis deux ans et on sort un disque. J’ai travaillé avec des chanteurs pop aussi… en fait c’est l’excellence artistique et musicale qui m’intéresse, et pour moi quand je travaille avec Antonio Moya c’est ça, c’est l’excellence artistique et musicale. Je lui disais justement ce midi “Ce qui me bouleverse quand tu joues c’est la sincérité totale.” C’est-à-dire qu’Antonio est ce qu’il joue au moment où il le joue. Ce n’est pas quelqu’un qui est en représentation par rapport à une émotion. Antonio est – dans le meilleur sens du terme pour un metteur en scène – au premier degré. S’il joue une chose triste, il est triste, je le vois pleurer. Et de la même façon, si on part dans une buleria joyeuse et festive je vois Antonio joyeux comme un enfant avec un sourire jusqu’aux oreilles. Et Mari sa femme a la même pureté. Pour moi c’est ça les grands artistes, c’est une capacité à être la musique en fait. Ils sont dans la musique, ils sont la musique, il n’y a rien entre l’instrument et eux, c’est la même chose. Avec eux c’est la chaire de poule à chaque répétition. C’est ça qui est attirant. Après je m’en fiche du style de musique. Pour moi il n’y a pas de musiques nobles et pas nobles, en tout cas la musique populaire ça ne veut pas dire qu’elle n’est pas noble, et je pense que le flamenco est populaire au sens le plus noble du terme aussi. C’est une musique tellement raffinée. Ce qui m’intéresse ce sont les grands musiciens et là j’ai la chance d’en avoir rencontrés.

Quels sont vos autres projets après ce spectacle ?

J’en ai beaucoup. J’en ai un ici à Montpellier, je vais faire un bel opéra romantique de Massenet à la rentrée. Ensuite j’ai tous mes spectacles qui sont en tournée : j’ai un spectacle sur les variations Goldberg de Bach, j’ai un spectacle de musique électronique sur la scène underground à Shangai, j’ai ce spectacle de flamenco qui va tourner, ainsi qu’un Opéra de Mendelssohn à l’Opéra de Bordeaux, c’est Le Songe d’une nuit d’été. Comme ça va être l’année Shakespeare en 2016 j’ai monté le Songe d’une nuit d’été, je suis très très contente. Là encore la musique est au coeur de ces projets, et vraiment cela me ravit, et j’espère qu'”A Dios” viendra à Paris et partout. Je pense que c’est un spectacle accessible d’abord, et je pense qu’en chacun de nous il y a quelque chose de l’ordre de la ferveur, qu’on soit croyant ou pas, ça n’a rien à voir. Je ne suis pas catholique mais la Semaine Sainte m’a bouleversée. C’est autre chose, c’est la communauté, c’est d’être ensemble, se réunir, pleurer ses morts, aspirer à être meilleur, tout ça ce sont des choses fondamentales. Après chaque religion en a fait quelque chose, s’en est emparé, l’a réécrit, mais au départ ce sont des choses auxquelles on aspire tous : être ensemble, surmonter ses douleurs, essayer de bien se conduire dans la vie… si c’est ça la religion je dois être religieuse alors ! Et je pense que le spectacle parle de cela en fait, de cette émotion grâce à Antonio qui est un passeur, de cette émotion très très directe en fait que l’on découvre à la fois dans cette musique en Andalousie, dans cette communauté aussi, et dans ce temps-là de la Semaine Sainte. Et ça je pense que c’est quelque chose qui n’a pas beaucoup bougé depuis des siècles. C’est ça aussi qui me touche, car on est à une époque où tout se modernise, tout se défait, tout disparaît très très vite, on a besoin de nouveauté, de jamais vu… et là au contraire c’est quelque chose qui se répète comme ça, qui se conserve, qui se perpétue depuis des siècles et c’est très beau, c’est rare, c’est précieux.

Source: flamenco-culture.com

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